Gabriel Gravier auteur de: Légendes des Vosges ( Collection du moulin bleu, ED . Belfort, quelques extraits )

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Le Sotré

Le Sotré

Tous les pays possèdent des lutins, des génies, les uns gais, bienfaisants et serviables, les autres jaloux, méchants et moqueurs.
Les premiers, heureusement, prédominent, mais ils empruntent parfois au caractère des seconds. Comme les humains, ils ne représentent pas la perfection. On peut même dire, en évoquant le célèbre mot de Voltaire à propos de Dieu et de l'homme, que les campagnards, en créant les lutins à leur image, on fait que ceux-ci le leur ont bien rendu.

En Europe, ces êtres ou esprits occupent surtout la partie septentrionale du continent, et, en France, on les rencontre plutôt dans les montagnes.
Appelé Elf, Drow, Brounie, en Scandinavie et en Ecosse; Kobold, Trolle, en Allemagne ; Korrigan, en Bretagne ; Gobelin, en Normandie ; Servant, Esprit-servant, en Suisse, dans le Bugey et la Franche-Comté ; ou encore Fouletot, Follet, dans cette dernière province, le lutin devient le Sotré, nommé aussi Sotrai ou Soutrai, en Lorraine, où il hante plus particulièrement les Hautes-Vosges.

Le Sotré, dont le nom, issu du patois, signifie sorcier, est généralement assez bon, affable, serviable, en même temps que susceptible et espiègle. S''il va tourmenter les fées de Landaville, ou accompagner le diable dans ses tournées, ou, encore, pousser les gens dans un précipice, ce ne sont là qu'exceptions, un peu comme si, chez les humains, le gendarme devenait voleur ou le médecin criminel. Sauvé le dépeint comme " un petit bonhomme laid, difforme, aux pieds fourchus. Tantôt il se montre vêtu d'une houppelande rouge et coiffé d'un bonnet noir, tantôt il porte une houppelande noire et un bonnet rouge. Bien que sa taille ne dépasse guère celle d'un enfant à la mamelle, il est doué d'une force extraordinaire. Malicieux et enjoué, on le dit bon et serviable à ses heures, mais, aussi, gourmand, quelque peu pillard et paillard, curieux, effronté, vindicatif. Bammert le décrit pas plus haut qu'un enfant de cinq ans, laid, difforme, velu, vêtu d'un sarrau noir bordé de rouge et coiffé d'un bonnet rouge et pointu. Pour Pitz, il porte un habit et un chapeau rouges, des sandales de cuir. Enfin, Adam, qui lui en voulait sans doute de s'attaquer à ses chères fées de Landaville, le montre avec des cornes, une grande queue des pattes de bouc, et malpropre au point de salir tout ce qu'il touche : le fils du diable, en somme ! Nous voilà donc, avec tous ces portraits, bien renseignés sur le Sotré, tant au physique qu'au moral.

Le jour le Sotré se tapit et sommeille dans le fond d'un puits, les roseaux d'une rivière ou d'un étang, ou encore...dans un clocher; et, pour hanter ce dernier refuge, il doit probablement se munir de boules Quiès ! Notre lutin possède la faculté de se rendre invisible, de se faire si petit qu'il peut aisément se faufiler par la chatière d'une porte, ou même par le trou de la pierre à eau ( ancien évier ).

La nuit, lorsque tout repose, le Sotré se livre à de nombreuse activités. Si l'on entend un meuble craquer, le plancher grincer, on peut se rendormir tranquillement : le lutin fait sa ronde, examine si tout se trouve à sa place, si nul incendie ne risque de se déclarer.
Quand une servante lui plaît, il balaie le logis, lave la vaisselle, l'essuie, la range et, vers le matin, allume le feu et bat le beurre; et la fille à son réveil, est toute ravie de trouver son travail fait, et très correctement . Par contre, s'il n'aime pas la domestique, il répand de la poussière sur les meubles, perce le fond des casseroles et des pots, met des cheveux dans le beurre, urine dans les seaux de lait, faire tout ce qu'il peut pour lui attirer les reproches et la colère de ses maîtres.

Le Sotré s'occupe aussi des animaux. Il éveille les chevaux, leur donne à boire, à manger, les étrille, mais s'amuse quelquefois à emmêler leur crinière. Il apporte du fourrage aux autres bêtes de l'étable, renouvelle leur litière, trait les vaches, et l'on dit que celles dont il prend un soin particulier donnent beaucoup de lait, sont grasses et en bonne santé, tandis 'que les autres deviennent ou restent maigres, peu productives. C'est encore lui qui fait téter les veaux, qui éloigne belettes et renards des poulaillers, qui retire les mauvaises herbes du trèfle et de la luzerne destinés aux lapins. De plus, si l'on a ramassé des champignons, il est bon, le soir, de les laisser à la grange. En vrai expert, le Sotré éliminera ceux qui sont vénéneux, les jettera sur le fumier, et l'on pourra déguster les autres en toute tranquillité. Dans la nuit, quand un enfant s'agite, pleure, puis se calme, c'est le Sotré qui est venu le bercer, lui fredonner une douce chanson à l'oreille. Si le lutin se prend d'affection pour un marmot, on peut être sûr que celui-ci aura de l'esprit, du cœur, de la santé, de l'adresse, de la chance. Le Sotré aime tant les enfants qu'il lui est arrivé, dit-on, d'en emporter quelques-uns. Où ? Personne ne le sait. Il se plaît à leur donner une bouillie qu'il prépare avec du lait et on ne sait quoi d'autre, car elle présente un aspect noirâtre ; pourtant, elle s'avère très fortifiante.

Le Sotré, si friand de leur lait, a une singulière façon de traire les vaches : il commence par leur enlever les cornes ! Et si on le dérange durant son travail, il s'en va et ne les remet pas en place. D'ailleurs, si l'on vient à surprendre notre lutin, que ce soit à l'étable, au logis ou autre part, il faut agir comme si on ne le voyait pas et s'abstenir de lui adresser la parole ; sinon, il se fâche et peut devenir méchant. Un jour, dit Gazin, " une femme dont il soignait l'enfant lui ayant parlé, il s'enfuit en jappant comme un jeune chien ". Pourtant, si l'on en croit Richard, " à Sapois, on le chassait en lui adressant de dures paroles.
Aussi étrange que puisse paraître, le Sotré a horreur du rouge, qui est pourtant la couleur de ses habits. Pour l'éloigner des lieux qu'il fréquente, il suffit d'y suspendre un chiffon rouge. On dit qu'une branche de houx placée à l'écurie, opère le même résultat. Notre lutin n'aime pas la malpropreté, sur lui comme sur les autres. Il se montre volontiers coquet.
A Gerbamont, une bande de sotrés fréquentait autrefois la campagne, et le plus petit avait coutume d'accoster le premier venu pour lui demander comment il trouvait son chapeau. Il ne faisait pas bon, alors, dire du mal de cette coiffure, ou se moquer de celui qui la portait : le Sotré devenait soudain d'une humeur massacrante, et l'on pouvait redouter sa vengeance. Au contraire, s'il recevait des compliments, on était assuré d'avoir en lui un allié.

Paysages des Vosges

La Fée Polybotte

Vosges

De toutes les fées qui vivaient dans la région de Gérardmer, Polybotte était la plus puissante et la plus redoutée. Elle habitait la montagne de Naymont dans une grotte au coeur de la forêt de Martimpré. Elle avait mauvaise réputation, car sa méchanceté s'était exercée à plusieurs reprises aux dépends des paisibles Géromois. Sa laideur physique était proverbiale. Aussi était il rare qu'un habitant, à la recherche de bois mort, osât se hasarder dans les parages de la grotte qui était, affirmait on, le vestibule de son palais.
Or, un jour, un noble chevalier qui accompagnait le Duc de Lorraine à une chasse à l'ours dans les environs de Gérardmer, s'égara dans l 'immense forêt.

A la nuit tombante, fatigué, son cheval fourbu, il avisa une anfractuosité de roc qui sembla un abri suffisant pour passer la nuit. Il décida donc de s'y reposer, avant de rejoindre ses compagnons le lendemain. Mais c'était la grotte de la redoutable fée Polybotte. A peine le chevalier avait franchi le seuil, qu'il se vit soudain enveloppé d'une éblouissante clarté. Dans le fond de la grotte, les rochers semblaient s'entrouvrir sur une salle immense, aux resplendissants murs de cristal. Le sol était recouvert d'un gazon coupé ras, où l'on apercevait des fleurs splendides qui embaumaient l'air d'un parfum capiteux et ensorcellent. Une musique vaporeuse, irréelle, paraissait jaillir des profondeurs de l'antre, sans que l'on pu distinguer les musiciens.
Surpris, le chevalier s'arrêta et, se passant la main sur les yeux : Par le Diable et par l'Enfer, je ne rêve pas!
Mais où suis je donc ? Mais il était très brave et résolument, il avança.
Alors il vit venir à lui une vieille dame très grande qui portait sur le front un diadème orné de pierres, plus précieuses les une que les autres. Elle était entourée de nains, d'elfes et de sotrés qui formait un cortège enchanteur. De sa voix douce et légère, elle invita le chevalier à devenir son hôte pour la nuit.
Cette dame, c'était Polybotte...

Le chevalier accepta son hospitalité, conscient qu'il allait certainement vivre une expérience hors du commun.
Polybotte lui indiqua une couche de fleurs fraîches sur laquelle il s'allongea. Puis les elfes et les nains, dansant et chantant, lui servirent comme ils auraient fait à un Dieu, des mets succulents et des boissons merveilleuses. Mais le temps défilait et le chevalier commençait à penser qu'il devrait rentrer bientôt.
Face à lui, Polybotte le regardait étrangement, ses yeux brillaient. Elle déployait tous les stratagèmes imaginables pour ranimer la conversation. Et faire naître l'amour car elle avait trouvé sa moitié, elle en était sûre. Le chevalier compris et se sentit soudain mal à l'aise. La fée, aux premiers abords était attirante par sa gentillesse et sa richesse. Mais son charme était inexistant, elle était laide et son visage était couvert de rides aussi profondes que le sont les vallées de la montagne. Noble chevalier, l'aube va bientôt poindre derrière les grands sapins. Votre départ me rend triste car, malgré ma puissance, je m'ennuie et j'aurais besoin de votre amour si vous consentez à m'en donner.

Noble Dame, vous êtes merveilleuse et c'était un cadeau inespéré que de vous rencontrer. Mais ma femme et tous mes compagnons m'attendent dans mon château. Je ne puis les abandonner...
Comment cette vie aussi misérable que celle que tu menes peut t'attirer ? Je t'aurais pourtant offert bien du bonheur...
Mais si tel est ton désire, alors va, mais prends garde à toi car la bise du matin est glaciale en cette saison... Sa voix était menaçante et son visage s'était fait plus rude. Le pauvre chevalier en frissonna d'horreur. Déterminé à quitter les lieux sans plus tarder, il se leva et s'approcha de l'entrée de la grotte.
Brusquement, un énorme bloc de glace se détacha de la paroi rocheuse et l'emprisonna tout entier.
Aujourd'hui encore, lorsque l'on s'aventure dans les bois près de Gérardmer, on peut voir, dans la fente de Kertoff, de la glace à n'importe quels moments de l'année. Alors, si vous passez par là, ne vous laissez pas prendre au piège...
( Il aura d'autres mise à jour prochainement sur le même thème )

Paysages des Vosges

Le Houéran

Vosges

(Sud des Hautes-Vosges)

Le Houeran, monstre imaginaire dont le nom, emprunté au patois, signifie crieur, hantait le sud des Hautes-Vosges. Il se tenait de préférence sur le Haut-du-Roc, montagne dénudée qui domine le bassin de la Moselotte, ou sur les rochers d'Urbain-Roche, au-dessus de Rochesson. Quelquefois, on l'entendait au Saint-Mont, ou en face, près de Dommartin, sur le mont qui s'élève entre la vallée de la Moselle et celle de la Moselotte, non loin du confluent des deux rivières. Il fréquentait aussi le val de Cleurie, et allait même jusqu'à Tendon. Il affectionnait les hauteurs, d'où il pouvait voir, de son oeil perçant, ce qui se passait dans les montagnes et les vallées des environs, et contrôlait ainsi le territoire d'une vingtaine de communes.

Ses cris stridents Houe ! hou hou hou ! houe ! hou hou hou houe ! " effrayaient surtout les ouvriers de la forêt, et plus spécialement les voleurs de bois. Ces derniers opéraient généralement de nuit. Sitôt arrivés sur les lieux, ils allumaient un grand feu dans une clairière, et se mettaient à abattre les arbres de leur choix. Il n'était pas rare, alors, que le Houeran, guidé par la lueur du brasier, ne surgît dans la " coupe " en poussant ses cris lugubres.

Ceux qui l'ont vu le décrivaient ainsi : " D'une taille de géant, la barbe longue et hirsute, les yeux flamboyants, les jambes sèches et torses comme celles d'un boue, il portait un large chapeau noir à bords rabattus, et son postérieur était une tête de boue dont les deux cornes lui servaient pour s'asseoir près du feu. Il prenait dans ses mains des tisons ardents, sans se brûler ". A son approche, les délinquants s'enfuyaient à toutes jambes, car ils craignaient moins les gardes des forêts qu'ils ne redoutaient le Houeran, cet être fantastique, cousin du diable, des sorciers, des chasseurs maudits et autres mauvaises engeances.

Ce monstre, dont il semble que le rôle consistait uniquement à épouvanter les chapardeurs de bois, était sans doute l'ingénieux travestissement de quelque gardien de la forêt ayant compris que la peur d'un être horrible et mystérieux serait plus forte que celle du " gendarme ", pour protéger les bois des nombreuses déprédations qui s'y commettaient. Les cris effrayants provenaient tantôt des grands-ducs et autres oiseaux nocturnes, tantôt du garde lui-même, expert dans l'art d'imiter la voix de ces volatiles.

Paysages des Vosges